Le Yutakhun Khom : un art martial ancien et tombé dans l'oubli au Cambodge
Le Yutakhun Khom est un art martial qui a failli disparaître. S’il subsiste aujourd’hui, c’est grâce aux efforts déterminés de son maître. Il s’agit d’un art martial cambodgien ancien et dangereux, conçu pour être mortel.
On pense que le Yutakhun Khom a été pratiqué et perfectionné par les guerriers d’Angkor. Contrairement à d’autres arts martiaux, il ne met pas seulement l’accent sur les techniques de combat physique, mais intègre également dans sa pratique des éléments spirituels, souvent qualifiés de « magiques ». Pendant des générations, cet art martial s’est transmis oralement, ce qui lui a permis de survivre même en période de troubles. Cependant, malgré son importance historique, le Yutakhun Khom est resté dans l’ombre pendant de nombreuses années. Des initiatives récentes mettent aujourd’hui en lumière son héritage pour la nation cambodgienne.
Qu’est-ce que Yutakhun Khom ?
Le Yutakhun Khom est un art martial cambodgien ancestral dont les origines remonteraient à plusieurs milliers d’années. Cet art allie des techniques physiques redoutables, notamment des coups de pied, des coups de coude et de genou, à des pratiques spirituelles et « magiques » destinées à protéger ses pratiquants au combat.
Origine
On pense que le Yutakhun Khom était déjà pratiqué il y a environ 2 000 ans, à l’époque du royaume du Funan, en Asie du Sud-Est. C’est toutefois au roi Jayavarman VII, sous l’empire khmer d’Angkor il y a près de 1 000 ans, que l’on attribue le mérite d’avoir perfectionné la philosophie et les pratiques du Yutakhun Khom, qui perdurent encore aujourd’hui. Après de nombreuses victoires au combat, Jayavarman rassembla ses 36 meilleurs maîtres guerriers et systématisa les pratiques de combat khmères dans un « kampi », ou manuel.
Persécution et préservation
Les Khmers rouges ont pris pour cible et assassiné de nombreux pratiquants du Yutakhun Khom, les considérant, eux et leur savoir, comme des menaces. Seuls quelques maîtres, comme Chan Boeunthoeun, ont réussi à survivre en se cachant et en poursuivant leurs pratiques en secret. Cette période de l’histoire du Cambodge a été dévastatrice pour de nombreuses pratiques traditionnelles et trésors culturels.
Renaissance moderne
Des initiatives sont actuellement menées pour documenter, préserver et faire connaître le Yutakhun Khom. Chan Boeunthoeun, l’un des rares maîtres encore en vie, consigne ses connaissances sur cet art dans le but d’assurer sa pérennité et sa reconnaissance en tant qu’élément important du patrimoine cambodgien.
Yutakhun Khom contre Bokator
Autre art martial cambodgien ancestral, le bokator a acquis une notoriété internationale croissante ces dernières années, notamment grâce au Grand Maître San Kim Sean qui en a fait la promotion. Des démarches ont été entreprises pour qu’il soit inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Il semble y avoir un désaccord entre les partisans de ces deux arts martiaux. Chan Boeunthoeun avance que le « bokator » n’est que le nom d’une arme utilisée dans le « yutakhun khom », laissant entendre que ce dernier englobe un éventail plus large de techniques. De son côté, le grand maître Kim Sean, spécialiste du Bokator, affirme que son art compte jusqu’à 10 000 techniques et met en avant les éléments culturels importants qu’il intègre, tels que le krama (foulard) coloré représentant les niveaux de maîtrise.
La communauté des arts martiaux cambodgiens et les instances culturelles semblent reconnaître à la fois le Yutakhun Khom et le Bokator comme faisant partie intégrante du patrimoine martial du Cambodge. Un débat est en cours, notamment en ce qui concerne la reconnaissance par l’UNESCO, pour savoir quel art martial devrait occuper une place plus importante sur la scène internationale.
Caractéristiques uniques
Historiquement, le Yutakhun Khom était considéré comme un art martial mortel. Il n’y avait aucune règle et les combats pouvaient se terminer par la mort de l’un des adversaires. Cette brutalité a conduit les colonisateurs français à mettre au point une version édulcorée connue sous le nom de Kun Khmer. C’est ce qu’affirme Chan Bountheoun.
Bountheoun a expliqué :
« Autrefois, il n’y avait pas de règles : c’était un combat à mort. On préparait les cercueils à l’avance. »
Au-delà des techniques physiques, le Yutakhun Khom intègre des éléments spirituels. Les maîtres tracent des « tatouages invisibles » sur le front, les paumes et la plante des pieds des combattants, censés les protéger au combat. Cette « magie » est considérée comme un aspect puissant de cet art.
Les pratiquants utilisent diverses armes, notamment des épées, des lances, des bâtons et des « l’bo’katao » (protège-avant-bras en bambou), qui rappellent les matraques de police modernes.
L’avenir de Yutakhun Khom
Grâce aux efforts actuellement déployés et à une nouvelle génération de combattants, comme Chan Rothana, formés aux techniques et à la philosophie du Yutakhun Khom, on peut espérer un renouveau de cet art martial ancestral. On estime qu’avec une promotion et une compréhension adéquates, le Yutakhun Khom pourrait bénéficier d’une reconnaissance mondiale similaire à celle d’autres arts martiaux comme le muay thaï.
Bouenthoeun retrace l’histoire de Yutakhun Khom dans le but de la préserver.
« Les guerriers yuthakun khom appartiennent à ce qu’on appellerait en Europe la « classe des chevaliers ». Le rôle des yuthakun khom est de protéger le Cambodge ; leurs secrets doivent donc rester confinés au sein de cette classe de chevaliers. »
« Je pense que Bouenthoeun a commencé à mettre par écrit ses connaissances et à rassembler des informations pour son livre lorsque le bokator a commencé à susciter l’intérêt de l’UNESCO. Il craint que l’histoire ne soit pas racontée dans son intégralité et qu’une partie du Cambodge, qui a déjà tant souffert, ne soit perdue à jamais. »
Il est confiant quant à l’avenir de cet art martial. Il a ajouté :
« À l’avenir, à mesure que les gens redécouvriront le Yutakhun Khom, celui-ci retrouvera toute sa puissance d’antan et, à l’instar du muay thaï, deviendra célèbre dans le monde entier. »
Chan Rothana
Chan Rothana est un combattant professionnel de MMA qui évolue au sein de la ONE Championship. Au total, cet athlète d’origine cambodgienne affiche un bilan de 7 victoires pour 5 défaites depuis ses débuts en 2014. Son père, Chan Boeunthoeun, est un grand maître du Yutakhun Khom. Chan Rothana combat dans le style du Yutakhun Khom. Sa participation à des compétitions de haut niveau telles que le ONE Championship contribue à faire connaître le Yutakhun Khom et les arts martiaux cambodgiens en général.
À l’heure actuelle, le statut de grand maître de Yutakhun Khom ne peut être transmis que de père en fils. Cependant, Chan Boeunthoeun a expliqué que, dans de rares cas, ce statut peut être transmis à une autre personne, même si celle-ci n’est pas son fils aîné. À ce sujet, Chan Boeunthoeun a déclaré :
« C’est à Rothana d’en décider, quand il deviendra maître. »
Qu’est-ce que Bokotor ?
Le bokator est l’un des plus anciens arts martiaux du Cambodge, dont l’histoire remonte à plus de mille ans. Le terme « bokator » est dérivé de « bok », qui signifie « frapper », et de « tor », qui signifie « lion » ; c’est pourquoi on l’appelle souvent « style de combat du lion ».
Le bokator a failli tomber dans l’oubli pendant l’ère des Khmers rouges, lorsque bon nombre de ses pratiquants ont été persécutés. À la fin du régime des Khmers rouges, il ne restait plus que très peu de maîtres de bokator, et cet art martial était sur le point de disparaître à jamais.
Des efforts sont actuellement déployés pour que le bokator soit reconnu par l’UNESCO comme patrimoine culturel immatériel, afin d’assurer davantage sa préservation et sa mise en valeur à l’échelle mondiale. Bien qu’il ne bénéficie pas encore d’une reconnaissance internationale aussi large que d’autres arts martiaux, le bokator reste un élément précieux de la culture cambodgienne.
Le grand maître de bokotor, San Kim Sean, a évoqué ses efforts en faveur de la préservation et de la renaissance de cette discipline lors d’une interview accordée au Phnom Penh Post.
« Le bokator compte jusqu’à 10 000 techniques ; il serait difficile de toutes les apprendre au cours d’une vie. »
« J’ai introduit le krama coloré dans le bokator, car le krama revêt une grande importance dans la culture khmère et les couleurs permettent aux élèves de reconnaître facilement le niveau de chacun. Même s’il n’y avait pas de kramas colorés autrefois, dans le Bokator moderne, c’est le meilleur moyen d’afficher son niveau, et les jeunes apprécient cela…
« Le bokator et le yutakhun khom ne sont pas mentionnés à Angkor Wat ; il n’y a que les représentations murales, ce qui nous permet de connaître ces techniques. »
Kun Khmer
Les origines du Kun Khmer remontent à plus de mille ans, comme en témoignent les représentations d’arts martiaux khmers que l’on retrouve sur les bas-reliefs d’anciens temples tels qu’Angkor Vat. Ces temples montrent des guerriers dans des postures de combat, offrant ainsi un aperçu visuel de l’histoire des arts martiaux khmers.
Le Kun Khmer, souvent appelé simplement « Pradal Serey » en Occident, est l’art martial traditionnel cambodgien axé sur les frappes. Le Kun Khmer met l’accent sur l’utilisation des coups de poing, des coups de pied, des coups de coude et des coups de genou, ce qui en fait un art de combat très complet et polyvalent. Les combattants s’entraînent rigoureusement pour conditionner leur corps à porter et à encaisser les coups.
Le Kun Khmer est à la fois un moyen d’autodéfense et un sport très populaire au Cambodge. Il attire de nombreux touristes, tout comme le Muay Thai en Thaïlande. Ce sport a révélé de nombreux héros nationaux et constitue une source de fierté pour de nombreux Cambodgiens.
Muay Boran
Le muay thaï comprend également une forme ancienne de combat appelée « muay boran ». En thaï, « muay boran » signifie « boxe ancienne ». Cette discipline a été développée à des fins d’autodéfense et de combat sur le champ de bataille.
Si l’on examine le Muay Boran, le Bokator et le Yutakhun Khom, on constate que chacun de ces arts martiaux intègre des pratiques spirituelles. Les combattants de Muay Boran peuvent arborer des tatouages protecteurs, le Yutakhun Khom intègre la « magie », tandis que le Bokator fait appel à des gestes symboliques et à des foulards qui indiquent le niveau du combattant.
Ces trois arts martiaux englobent un large éventail de techniques. Alors que le bokator imite les mouvements des animaux, le muay boran et le yutakhun khom pourraient présenter davantage de points communs en matière de frappes, compte tenu de la proximité géographique et de l’influence réciproque de ces régions.
Conclusion
Alors que le Cambodge continue de redécouvrir et de mettre à l’honneur ses riches traditions culturelles, l’importance du Yutakhun Khom revêt plus que jamais toute son importance. Cet art martial ancestral a failli disparaître au fil du temps et des conflits. Il allie techniques de combat et pratiques spirituelles. Alors que les efforts visant à préserver et à promouvoir le Yutakhun Khom sur la scène internationale s’intensifient, cet art nous rappelle de manière poignante l’importance de la sauvegarde du patrimoine culturel.